J’avais entendu beaucoup de bien sur les romans de Christina Henry qui mêlent fantasy et horreur, et j’avais bien apprécié sa relecture de Peter Pan. Ce livre propose une version une nouvelle fois très sombre du classique d’Alice au Pays des Merveilles. Ici, Alice n’est plus une petite fille curieuse qui tombe dans un terrier. Elle est une jeune femme enfermée depuis dix ans dans un asile psychiatrique, sans vraiment savoir pourquoi. Un événement traumatique l’a conduite là, et sa famille l’y a abandonnée.
Alice : une descente sombre et brutale au Pays des Merveilles
Le roman s’ouvre sur un incendie qui lui permet de s’échapper, mais elle n’est pas seule. Quelque chose de dangereux s’est libéré en même temps qu’elle. Si vous aussi voyez un parallèle avec American McGee Alice : Madness Returns, la suite devrait vous intéresser.
Dès les premières pages, le ton est donné. Nous suivons Alice et Hatcher, son compagnon d’infortune rencontré à travers les murs de l’asile, dans une ville divisée entre Old City et New City. Old City est un endroit cauchemardesque, rempli de clubs souterrains et de figures tirées de l’univers de Lewis Carroll : le Lapin, la Chenille, le Chat du Cheshire, le Morse… Tous ces personnages masculins exercent un pouvoir brutal sur les jeunes femmes. Alice cherche l’épée vorpal pour affronter le Jabberwocky et, surtout, pour régler ses comptes avec le Lapin qui a marqué son passé. Le voyage est une succession d’épreuves sombres où la violence, l’exploitation et les abus sont omniprésents.
Christina Henry ne fait pas dans la dentelle. Le livre porte son lot de violences physiques, violences sexuelles et traite des êtres humains. Ce n’est pas une lecture légère ni agréable dans le sens classique du terme. On sent très vite que l’autrice veut montrer la noirceur de la société, particulièrement la manière dont elle traite les femmes jugées « hystériques » ou dérangeantes.
Ce que j’ai apprécié, c’est la force tranquille d’Alice. Elle n’est pas une héroïne flamboyante qui hurle sa rage à chaque page, fort heureusement. Elle avance, souvent en silence, sans craquer malgré tout ce qu’elle endure. Sa détermination reste constante, et j’ai trouvé cela admirable. Hatcher, son compagnon, est un personnage moralement gris particulièrement réussi. On ne sait pas vraiment s’il est un monstre ou une victime des circonstances. Son passé trouble et sa motivation personnelle ajoutent de la profondeur à leur duo. La construction du monde, bien que glauque, reste cohérente et sert bien l’histoire. Le côté dark fantasy fonctionne, avec une ambiance qui oscille entre réalisme magique au début et horreur plus franche au fil des pages.
Cependant, plusieurs aspects m’ont laissé sur ma faim. La violence envers les jeunes femmes devient tout de même un poil répétitive. Chaque rencontre avec un nouveau personnage masculin tourne autour du même schéma d’exploitation et de brutalité, avec seulement des variations mineures. C’est trop schématique. Au bout d’un moment, le choc s’estompe et laisse place à une certaine lassitude, transformant chaque figure masculine en oppresseur. C’est un peu trop. J’aurais aimé plus de diversité dans les antagonistes ou, au moins, un équilibre dans la manière dont le mal est représenté. L’autre grosse déception vient de la fin. Après une longue montée en tension et un voyage éprouvant, le climax arrive de manière très abrupte. Tout se règle en quelques pages. Le face-à-face final manque cruellement d’impact, comme si l’auteure avait soudainement manqué de temps. Ce choix rend la conclusion frustrante, surtout après tout ce qu’Alice a traversé.
Le style d’écriture reste direct et factuel, ce qui renforce l’aspect sombre du récit et permet une lecture plus fluide. Christina Henry ne cherche pas à enjoliver les horreurs. Elle les expose avec une simplicité qui les rend encore plus percutantes. Alice elle-même reste assez plate sur le plan émotionnel. On la suit comme un observateur extérieur, presque comme une caméra posée sur son épaule. Cela peut dérouter, mais cela sert aussi le sentiment d’impuissance et de détachement que le livre veut transmettre.
Au final, je ressors de cette lecture avec un sentiment mitigé. Alice est un roman sombre et ambitieux qui réussit à créer une atmosphère oppressante et à revisiter le conte de manière adulte et cruelle. Et puis, l’univers d’Alice a toujours été passionnant, et on en a ici une nouvelle relecture noire façon American McGee. Il contient de belles idées et des personnages secondaires mémorables. Pourtant, la répétition de certains motifs et une conclusion trop rapide l’empêchent d’atteindre le coup de cœur.
Si vous supportez les récits sombres et que vous cherchez une version adulte et cruelle d’Alice au Pays des Merveilles, ce roman mérite d’être tenté. Il ne plaira pas à tout le monde, mais il ne laisse pas indifférent, même si ce n’est pas toujours de la bonne manière. Pour ma part, je garderai un œil sur les œuvres suivantes de Christina Henry chez l’éditeur.