On reste un site orienté jeu vidéo, mais vous le savez, on s’autorise aussi de partager nos lectures. Alors quand les deux se réunissent, bha on aime ça. J’ai lu Dungeon Crawler Carl de Matt Dinniman sans trop savoir à quoi m’attendre. Je suis un lecteur, mais au fil des années, je me suis borné à lire « des livres » alors qu’aujourd’hui, on parle de « genre littéraire ». Donc aujourd’hui, on ne va pas parler que d’un livre, mais d’un genre littéraire, le LitRPG. Vous ne savez pas de quoi il s’agit ? Rendez-vous en fin d’article.
On m’avait vendu Dungeon Crawler Carl comme un mélange de science-fiction, de fantasy et de jeu vidéo, un cocktail taillé pour un samedi soir où l’on veut s’évader sans trop réfléchir. Et, disons-le d’emblée, ce roman ne m’a pas déçu sur ce point : il m’a emporté dans son aventure avec humour absurdes et mécaniques vidéoludiques. Mais il m’a aussi laissé sur ma faim, comme une première manche d’un jeu qui promet beaucoup sans tout livrer.
Le monde s’effondre… Game Start !
Imaginez : il est deux heures du matin, vous bravez le froid pour récupérer le chat de votre ex, et soudain, le monde s’écroule. Littéralement. Tout ce qui a un toit – maisons, voitures, avions – s’effondre, rayant presque toute l’humanité de la carte. Carl, un mec ordinaire, un peu loser mais attachant, échappe de justesse à cette apocalypse, accompagné de Princess Donut, une chatte persane arrogante.
Une civilisation extraterrestre, avec un sens du spectacle digne d’une télé-réalité intergalactique, transforme la Terre en un immense donjon, un terrain de jeu mortel où les survivants doivent descendre niveau après niveau, affronter des monstres absurdes et gérer des statistiques comme dans un RPG. Bienvenue dans le genre LitRPG, où la frontière entre réalité et jeu vidéo s’efface, et où chaque action ressemble à une quête de Bethesda.
L’idée d’un monde réduit à un jeu télévisé pour aliens, avec des humains luttant pour survivre, dégage une énergie brute, presque satirique. On sent l’influence de Hunger Games ou de Ready Player One, mais avec une touche de délire assumé. Carl, propulsé dans cet enfer vidéoludique, doit naviguer entre des pièges mortels et des créatures improbables tirées d’un TCG random, comme des goblins sur bulldozers ou des lézards bodybuildés.
Princesse Donut, dotée de la parole et d’un ego démesuré, assure la dose d’humour avec ses tirades snobs et ses griffes acérées. Leur dynamique de duo comique, rend l’ensemble très accessible. Mais, et c’est un gros mais, ce premier tome ressemble plus à une mise en bouche qu’à une histoire complète.
Matt Dinniman écrit comme si on discutait autour d’un verre. Son style est direct, bourré de références pop et d’humour grinçant J’ai dévoré les 400 pages en quelques jours, porté par des scènes d’action régulières : Carl esquive des pièges mortels, Donut déchiquette un ennemi tout en râlant sur l’état de ses griffes, et des boss absurdes surgissent à chaque tournant.
Chaque chapitre déborde d’énergie, et l’aspect LitRPG – notifications de trophées, points de stats, inventaires virtuels – donne l’impression de jouer tout en lisant. C’est d’ailleurs un point complexe à assimiler : Est-ce qu’on ne jouerait pas à un Livre dont vous êtes le Héros dirigiste ? Ou est-ce que qu’on regarde un Live Twitch textuel ? Si vous avez déjà farmé des heures dans un RPG, vous sourirez en voyant Carl jongler avec ses compétences en force ou en charisme.
J’ai un peu eu parfois l’impression que ce premier livre ressemblait à un pilote de série télé qui pose les bases sans raconter une histoire complète. On passe d’un combat à un autre, d’une description de loot à une blague, sans que l’intrigue avance vraiment. Les deux premiers niveaux du donjon, qui occupent tout le roman, servent à expliquer les règles du jeu, mais à la fin, on n’a pas vraiment de conclusion satisfaisante. On reste sur un cliffhanger, avec des promesses de révélations futures – sur les aliens, les règles du jeu, ou même le choix de classe de Carl, repoussé au troisième niveau.
J’ai aimé les graines plantées pour la suite, comme des allusions à des mécaniques complexes ou à des enjeux plus larges, mais rien ne se concrétise ici. C’est frustrant, comme si l’auteur me disait : « Continue à lire, ça va devenir génial… plus tard. » Donc on va continuer à lire la suite, parce que c’est prometteur quand même.
Le cœur du livre, c’est le tandem Carl et Donut. Carl, c’est le mec lambda qui réagit à ce chaos avec un mélange de pragmatisme et de jurons bien sentis. Il n’est pas drôle en soi, mais ses réactions face à l’absurde me font souvent sourire. Donut, elle, est une diva féline d’une arrogance hilarante. Ancienne chatte de concours, elle se prend pour une reine, mais prouve sa valeur en combat, griffant des ennemis avec une férocité inattendue. Leur relation, entre chamailleries et affection sincère, donne du cœur à une histoire qui pourrait autrement n’être qu’une succession de combats. J’ai aimé les voir se rapprocher, comme quand Carl risque tout pour protéger Donut, ou quand elle révèle, sous ses airs hautains, un certain attachement pour lui. C’est quand même un chat, faut pas s’emballer non plus.
Cela dit, leur dynamique ne suffit pas à combler les lacunes. Jeté dans un monde où il doit tuer pour survivre, Carl s’adapte trop vite, sans réel questionnement. J’aurais voulu voir plus de failles, plus de doute, surtout pour un gars qui, hier encore, vivait une vie banale. Donut, bien que délicieusement excentrique, reste parfois trop dans le rôle de la sidekick rigolo, sans évoluer au-delà de ses punchlines. On sent un potentiel pour des arcs plus riches, ce premier tome ne fait que l’effleurer, mais je me répète.
L’humour, c’est l’âme de Dungeon Crawler Carl, mais aussi son talon d’Achille. Dinniman mise sur un ton irrévérencieux, digne d’un Rick and Morty ou d’un South Park, avec des blagues qui fusent à chaque page. Parfois, ça fonctionne : les piques de Donut ou les situations absurdes. Ce ton ne plaira pas à tout le monde, mais si comme moi, vous aimez l’humour grinçant et sans filtre, vous allez adorer là où certaines sensibilités grimaceront.
Le langage cru, omniprésent, est un autre point de friction. Les jurons rythment les dialogues, au point de devenir lassants. Carl a même une catchphrase vulgaire qu’il répète à l’envi, et si elle reflète son caractère de mec brut de décoffrage, elle m’a vite tapé sur les nerfs. Ce choix d’écriture, bien que cohérent avec le ton, semble parfois paresseux, comme si Dinniman ne trouvait pas d’autres moyens d’exprimer l’émotion ou l’urgence. Pour un public un peu plus jeune, ça pourrait coincer. Enfin, non, en tant que parent, je ne donnerais pas facilement le roman à mon enfant de onze ans (oui je sais qu’ils en entendent beaucoup plus entre eux, mais laissez-moi mes illusions).
Pour comprendre Dungeon Crawler Carl, il faut saisir ce qu’est le LitRPG. Ce genre, encore peu connu en France, transpose les mécaniques des jeux de rôle dans la littérature. Pensez à des notifications de quêtes, des barres de vie, des montées de niveau. L’auteur excelle à rendre ces éléments accessibles, même si vous n’avez jamais touché une manette. C’est un peu l’équivalent d’un Sword Art Online, mais en roman (je sais que les Light Novels existent, mais on s’est compris).
Les explications des mécaniques – comment fonctionnent l’inventaire, les stats, les achievements – sont claires, souvent intégrées via des tutoriels dans l’histoire. Mais cette approche a un revers : le livre regorge d’infos jetées au visage. On passe des pages à découvrir les règles du donjon, au détriment de l’intrigue ou des personnages. Si vous aimez les univers riches en systèmes, comme dans Dungeons & Dragons ou World of Warcraft, vous serez comblés, sinon, cette avalanche de détails peut sembler indigeste.
Le monde lui-même est prometteur. Les aliens, leurs corporations et leurs motivations restent mystérieuses, mais des allusions à un complot plus vaste piquent la curiosité. Le donjon, avec ses pièges et ses créatures absurdes, est décrit avec une vivacité qui donne envie d’en voir plus. Mais ce premier tome se contente de poser les bases, sans offrir de réelle progression ou de climax. C’est un livre qui vend la série, pas un roman autonome.
Si vous aimez les jeux comme Borderlands ou les séries animées à l’humour corrosif, ce livre vous parlera. Il m’a fait rire, m’a tenu en haleine, mais m’a aussi frustré par son manque de substance et son humour parfois mal calibré. C’est un livre pour s’amuser, pas pour réfléchir, et il excelle dans ce rôle. Mais si vous cherchez une histoire complète ou des personnages complexes, vous risquez de rester sur votre faim. Pour ma part, je suis curieux de voir où la série va, mais j’aurais aimé un premier tome plus consistant.
La LitRPG : quand le jeu de rôle rencontre la littérature
La LitRPG, contraction de « Literature » et « Role Playing Game » (jeu de rôle), est un genre qui fusionne les codes de la littérature de l’imaginaire avec ceux des jeux de rôle, qu’ils soient vidéo (Final Fantasy VII, Elden Ring, Baldur’s Gate 3) ou sur table (Dungeons & Dragons). Dans un roman LitRPG, on suit des personnages qui évoluent comme dans un RPG : ils gagnent de l’expérience, montent en niveau, affrontent des boss, explorent des donjons, accomplissent des quêtes auprès de PNJ (personnages non-joueurs) et collectent du butin. Ce n’est ni un roman interactif, ni une adaptation de jeux existants, ni une BD ou un manga, mais un récit linéaire qui intègre des mécaniques de jeu vidéo au cœur de l’histoire. Dans un monde plutôt tourné vers les écrans plutôt que vers la lecture, la LitRPG se veut une transition naturelle vers les mots.
Lorestone : le pionnier français de la LitRPG
Lorestone est un tout nouveau label créé par le groupe Editis, lancé le 7 novembre 2024, avec une mission audacieuse : introduire la LitRPG en France. Cet éditeur se consacre exclusivement à ce genre littéraire en plein essor, déjà très populaire aux États-Unis. Dès son lancement, Lorestone propose deux séries phares traduites en français : Dungeon Crawler Carl de Matt Dinniman dont nous parlions plus haut, avec son univers cruel et déjanté, et Primal Hunter de Zogarth dont nous parlerons quand je l’aurais lu, ainsi que System Universe. Disponibles en formats papier, numérique et même audio, ces ouvrages marquent les premiers pas d’un genre qui promet de séduire les amateurs de jeux de rôle et de littérature de l’imaginaire. Lorestone prévoit également de publier un nouveau tome chaque mois, dont la nouveauté Iron Prince, ce qui leur fait déjà un gros calendrier.