Ouvrir un test de bande dessinée par une réflexion sur l’appétit des adolescentes n’est pas si courant, et pourtant c’est exactement ce que semble avoir en tête Maggie Tokuda-Hall en écrivant Squad. L’autrice ne cache d’ailleurs pas la genèse très personnelle de cette histoire : elle a grandi dans un lycée aisé et très blanc de Californie, à une époque où la culture du viol y était, selon ses propres mots, extrêmement répandue et largement banalisée. C’est cette colère-là, restée intacte des années plus tard, qui a fini par prendre la forme d’un roman graphique où des lycéennes se transforment en louves pour dévorer les garçons prédateurs de leur bahut.
Publié en juin 2025 chez Delcourt, Squad réunit le texte de Maggie Tokuda-Hall, déjà autrice de The Mermaid, the Witch, and the Sea, et les illustrations de Lisa Sterle, artiste également connue pour avoir créé le Modern Witch Tarot Deck ainsi que les comics Long Lost et Submerged. Le duo signe ici un ouvrage de 224 pages qui tient autant du teen drama que de l’horreur adolescente, avec en toile de fond une critique frontale des rapports de pouvoir entre garçons et filles au lycée.
Quand les « louves-garous » de banlieue chic se muent en SJW
Nous suivons Becca, qui débarque avec sa mère dans un lycée huppé d’une banlieue de San Francisco, plus prestigieux que celui qu’elle fréquentait avant. La jeune fille se décrit elle-même, et se voit décrite par son entourage, comme quelqu’un d’un peu à part, sans que cette singularité soit jamais vraiment expliquée ni justifiée : elle est simplement différente, point. Un concours de circonstances la met sur le chemin de Marley, une élève appartenant au groupe le plus populaire du lycée, et la voilà bientôt intégrée au cercle très fermé formé par Marley, Ariana et Mandy.
Le twist arrive assez vite dans le récit, dès la quatrième de couverture d’ailleurs : ces trois filles sont des louves-garous. Mais des louves-garous avec un code moral bien précis, puisqu’elles ne s’en prennent qu’à une catégorie très spécifique de garçons, ceux qu’elles jugent prédateurs, les mêmes qui isolent des filles lors de soirées pour profiter d’elles en état de faiblesse. Becca, séduite par cette promesse d’appartenance qu’elle n’a jamais vraiment connue ailleurs, accepte d’intégrer la meute à son tour. Le problème, c’est que cette logique de justice expéditive, aussi satisfaisante soit-elle sur le papier, finit par déraper le jour où la meute tue un garçon populaire du lycée, qui se trouve être en plus le petit ami d’Ariana, la meneuse du groupe. Cette mort attire une attention que les filles n’avaient jamais eu à gérer jusque-là, et c’est là que l’équilibre fragile de leur petit système commence réellement à se fissurer.
Une justice à géométrie variable
Plutôt que de dérouler une chronologie linéaire classique, assez rare dans le format roman graphique jeunesse où l’on croise rarement plus d’un ou deux flashbacks, Squad choisit de démarrer quasiment à la fin de l’histoire avant de revenir en arrière, avec des retours en arrière imbriqués dans d’autres retours en arrière. Cette construction en gigogne demande une attention un peu plus soutenue de notre part, mais elle sert bien le caractère inévitable qui traverse l’histoire : nous savons où l’histoire va nous mener, ce qui nous intéresse est le comment.
Le décor choisi n’est pas anodin non plus. La petite ville aisée où évoluent les personnages ne leur permet pas de se transformer librement sans attirer les soupçons, ce qui les pousse à aller chasser dans des villes voisines, moins regardantes, où leurs proies passent plus facilement inaperçues. C’est justement parce que la victime finale appartient à leur propre lycée, qu’elle est un athlète reconnu au-delà même de leur établissement, que l’affaire prend une ampleur médiatique que la meute n’avait jamais eu à affronter.
Le récit aborde aussi la généalogie de cette meute. Ariana n’est pas la première alpha : elle a elle-même été transformée par une meneuse précédente, aujourd’hui partie faire ses études ailleurs, et que nous rencontrons brièvement à travers le récit. Cette filiation donne un peu de lore à des règles qui, sans ce recul, auraient pu passer pour des facilités. Elle explique aussi pourquoi ces adolescentes suivent un code aussi strict sur qui mérite ou non de finir dévoré : ce n’est pas elles qui l’ont inventé, elles l’ont hérité.
Le point de vue, arme à double tranchant
Un des choix narratifs les plus intéressants de Squad tient dans le regard que porte le récit sur les garçons. Nous les voyons presque exclusivement à travers le prisme de la meute, c’est-à-dire comme des prédateurs en puissance, jamais vraiment comme des individus à part entière. Ce parti pris installe une lecture binaire assez facile, où les victimes des louves méritent clairement leur sort, mais le texte laisse aussi filtrer, discrètement, l’idée que ce système de jugement sommaire repose sur des règles finalement assez… élastiques.
Personne n’est vraiment tout noir ou tout blanc, et le fait de surprendre un garçon dans un moment prédateur ne tranche pas nécessairement la question de savoir s’il mérite la mort pour autant. Le roman graphique effleure cette ambiguïté sans jamais vraiment la trancher, ce qui m’a laissé un sentiment d’inachevé sur le plan moral, mais qui a aussi le mérite – on va dire – de ne pas simplifier à l’excès un sujet qui ne l’est pas.
Cette tension défini également les rapports entre les filles elles-mêmes. Le livre a beau se présenter comme un texte qui démonte la culture patriarcale, il n’épargne pas pour autant les dynamiques toxiques internes au groupe féminin. Ariana rabaisse régulièrement Amanda, la seule fille noire du quatuor, sans que cette dynamique soit toujours interrogée avec la même finesse que le reste du propos. C’est sans doute la limite la plus nette du livre : une volonté affichée de défendre une solidarité féminine qui, dans les faits, montre finalement beaucoup de rivalité et de mesquinerie entre filles, sans que l’autrice prenne le recul nécessaire sur ce paradoxe.
Des personnages inégaux mais attachants
Becca fonctionne bien comme porte d’entrée dans cette histoire. Nouvelle venue dans le groupe, elle reste en retrait dans ses prises de décision, ce qui se justifie par sa position de dernière recrue, même si on attend encore la voir affirmer un peu plus de caractère. Son homosexualité, jamais présentée comme un enjeu dramatique en soi, offre une représentation queer dans un roman graphique destiné aux adolescents, sans jamais tomber dans la démonstration.
Marley, deuxième plus récente recrue de la meute, apporte une certaine légèreté au groupe, quitte à paraître parfois un peu maladroite ou en décalage avec les autres, sans que cela vire jamais à la méchanceté gratuite. Ariana, la meneuse, incarne à elle seule tout le paradoxe du pouvoir : elle le détient, mais ne le maîtrise jamais complètement, et son parcours sur l’ensemble du récit compte parmi les plus réussis du groupe. Mandy, enfin, sait ce qu’elle veut et le fait savoir, n’hésitant pas à bousculer l’autorité d’Ariana quand elle l’estime nécessaire ; sa trajectoire, plus prévisible, n’en reste pas moins cohérente avec le reste de l’intrigue.
Une identité graphique très affirmée
Le travail de Lisa Sterle constitue probablement l’un des grands atouts de Squad. La palette de couleurs alterne des scènes lycéennes lumineuses, presque bonbon, avec des séquences nocturnes beaucoup plus sombres, jouant sur des contrastes de rouges profonds et de noirs face à des touches de roses et de bleus fluorescents. Cette esthétique néon, très ancrée dans l’imagerie actuelle mais avec un net écho aux 1980, donne au livre une identité immédiatement reconnaissable, à mi-chemin entre le teen drama et le film d’horreur d’après-guerre froide.
Les silhouettes de louves imaginées par l’illustratrice évitent l’écueil du monstre trop humanoïde comme celui du loup entièrement animal : les proportions restent lisibles et cohérentes avec le dessin des adolescentes sous leur forme humaine, ce qui accentue l’idée que la bête et la fille ne sont jamais tout à fait séparées l’une de l’autre. On ne manquera d’ailleurs pas le lien avec Ginger Snaps, référence incontournable du sous-genre de la lycéenne louve-garou, où la métamorphose sert de métaphore aux bouleversements de l’adolescence féminine.
Sur la question de la violence graphique, Squad reste sur un registre relativement mesuré. Il y a bien du sang, des scènes de mise à mort évoquées sans détour, mais le trait ne s’attarde jamais sur des transformations façon film gore, et le ton général de la colorisation, plus proche du cartoon horrifique que du réalisme, adoucit sensiblement l’impact visuel des scènes les plus violentes. Le livre aborde également, avec une certaine franchise, des questions de consentement et de harcèlement sexuel, ce qui justifie amplement la mention de contenu réservé à un public bien adolescent et averti plutôt qu’aux plus jeunes lecteurs.
Une écriture fonctionne sans forcer le trait
Maggie Tokuda-Hall parvient à un équilibre assez rare dans l’écriture destinée aux adolescents : ses dialogues sonnent comme une version un peu dramatisée du langage lycéen, sans jamais verser dans l’argot forcé ni dans les tournures « jeunes » qui plombent tant de productions en décalage avec leur cible. Quelques procédés stylistiques, comme ces bulles de pensée en forme de post-it qui viennent commenter les échanges entre Becca et sa mère, appuient parfois un peu lourdement sur des sous-entendus déjà clairs (la fameuse Netflixation du récit « t’as compris ? T’as compris ? »), sans pour autant trop nuire au plaisir de lecture.
Au-delà de son argument fantastique, Squad fonctionne surtout comme une allégorie de la faim, celle d’un espace, d’une voix, d’un contrôle sur sa propre existence que les adolescentes de ce récit n’ont jamais eu l’occasion d’exercer ailleurs que dans la meute. Le livre ne prétend jamais offrir une réflexion d’une grande nuance sur les rapports de genre, et c’est un peu facile, mais il n’a pas non plus cette ambition : il préfère l’efficacité d’un teen drama fantastique avec ses propres biais à la démonstration théorique, quitte à laisser certaines zones grises volontairement inexplorées par facilité. Le résultat rappelle un Jennifer’s Body ou encore Buffy contre les vampires, dans cette manière commune de détourner un genre habituellement masculin pour y injecter un point de vue féminin assumé, avec ce mélange si particulier de gravité et de dérision qui a fait le charme de ces références.
J’ai lu un teen drama fantastique et féministe plutôt prenant porté par une direction artistique franche et une écriture qui évite les pièges habituels du genre. Le livre ne prétend pas révolutionner la formule de la lycéenne louve-garou vengeresse, mais il l’exécute avec suffisamment de conviction et de style pour que la lecture ne faiblisse jamais, du début à la fin. Les incohérences morales qu’il laisse en suspens (par facilité de ne pas contredire son propos, ou non), et certaines dynamiques entre personnages qui auraient mérité davantage d’espace pour se déployer, donnent d’ailleurs l’impression qu’un format en plusieurs tomes aurait sans doute mieux servi l’ampleur de ce que Tokuda-Hall et Sterle avaient à raconter. En l’état, Squad reste une lecture rapide, mordante, et suffisamment maîtrisée dans son exécution pour mériter le détour, particulièrement si nous sommes déjà familiers de Buffy, Ginger Snaps ou même Riverdale, pour des références plus récentes.