Avec Nosferatu, Robert Eggers revisite l’un des piliers du cinéma d’horreur en y apposant sa patte si particulière. Pour rappel on lui doit déjà les très bons The Northman, The Witch et The Lighthouse, qui partagent tous une esthétique désaturée et fantasmagorique. Loin d’un simple remake du chef-d’œuvre expressionniste de Murnau, le réalisateur américain a déconstruit les codes pour en proposer une lecture à la fois fidèle et plus contemporaine. Eggers explore des thématiques qui lui sont chères, comme les désirs humains les plus enfouis ou les contradictions d’une société oppressive. Ici, le mythe vampirique devient prétexte à un récit plus viscéral, plus sombre, tout en rendant hommage à l’esthétique gothique de l’œuvre de 1922.

Triangle amoureux et sensualité troublante
Une des grandes forces du film réside dans son traitement d’Hélène, érigée en véritable pivot narratif. Contrairement aux versions précédentes, Eggers lui confère une plus grande épaisseur psychologique. Loin d’être réduite à une simple victime ou un simple objet du désir, Hélène devient une véritable héroïne. Le réalisateur explore ses frustrations, ses aspirations et ses désirs inavoués dans une société d’époque aussi étouffante pour les femmes que leurs corsets. Déchirée entre son amour pour son mari, Thomas Hutter, et l’attraction morbide qu’elle ressent pour le vampire qu’elle a elle-même invoqué dans sa jeunesse, elle incarne une femme en proie à des contradictions humaines. Ce parti pris confère au film une dimension féminine qui tranche avec les adaptations classiques sans pour autant reléguer les rôles masculins en arrière comme de trop nombreuses productions. Hélène est ici le centre du récit, à la fois la cause, la victime, l’objet et la résolution, épaulée jusqu’au bout à la fois par son mari ainsi que par les intellectuels et occultistes masculins qui l’accompagnent.


L’un des aspects les plus marquants de cette version réside dans l’apparition du triangle amoureux. Hélène, Thomas et le Comte Orlok se retrouvent pris dans une dynamique où le désir sexuel occupe une place très centrale. Eggers ne se contente pas de suggérer ces tensions : il les montre avec une frontalité inattendue, toujours bercé par une esthétique glaciale qui rend cette frontalité presque inerte. Le film plonge dans les fantasmes et les désirs refoulés, abordant de front la sexualité féminine dans une société d’époque qui la cache et la condamne. Certains pourraient être choqués par la manière dont ces scènes traduisent les tourments internes des personnages, mais c’est précisément cette approche brute qui donne toute sa force au film. On se souviendra longtemps de l’interprétation de Lily-Rose Depp, au visage et expressions si particulières avec lesquels elle parvient à jouer parfaitement pour provoquer le malaise et l’angoisse.



Un Comte Orlok plus bestial que jamais
Dans cette version, le Comte Orlok s’éloigne encore davantage du stéréotype du vampire romantique et séducteur popularisé par Dracula. N’oublions pas que Nosferatu était une version de l’histoire de Dracula – les similitudes sont très nombreuses – mais sans les droits d’exploitation du roman de Bram Stoker. Eggers choisit de puiser dans les origines folkloriques du vampire pour en faire une créature repoussante et presque animale. Interprété par un Bill Skarsgård (« It »)véritablement méconnaissable, Orlok devient une incarnation des pulsions sombres et incontrôlables. Sa silhouette décharnée, ses traits cadavériques et ses gestes non humains renforcent son aspect terrifiant. Le tout est amplifié par une révélation de son aspect très lente tout au long du film. Il n’est pas ici question de mélancolie ou de quête existentielle : Orlok incarne purement et simplement la domination et la manipulation. Sa présence à l’écran est étouffante, chaque apparition instaurant une véritable tension, qui est d’entrée mise en place lors de sa première rencontre avec Thomas, ce dernier étant progressivement tétanisé par la frayeur au fil de la discussion.

Comme à son habitude, Robert Eggers soigne chaque détail de son œuvre, et Nosferatu ne fait pas exception. Le film est une véritable œuvre d’art visuelle, rappelant par moments des tableaux de la période romantique. Tourné en 35mm avec une palette ultra désaturée, il plonge le spectateur dans une ambiance hors du temps. Les jeux d’ombre et de lumière, essentiels dans un récit vampirique, sont ici sublimés par une mise en scène millimétrée. Eggers manipule habilement la perception du spectateur, dévoilant Orlok par fragments – un bout de main ici, un profil là – jusqu’à une révélation finale glaçante.
Dans la peau du Comte Orlok, Bill Skarsgård livre une performance à la fois physique et vocale. Pour donner vie à ce personnage cauchemardesque, l’acteur s’est notamment formé au chant d’opéra, un choix qui se ressent dans la profondeur de sa voix. Des grognements gutturaux aux murmures glaçants, chaque son émis par Skarsgård ajoute une couche d’angoisse. Son interprétation dépasse le simple registre monstrueux, touchant parfois au tragique. Cependant, il est clair qu’il embrasse pleinement l’horreur de son rôle, rendant le vampire aussi inoubliable qu’inconfortable à regarder.


Si l’esthétique et les performances sont vraiment à saluer, le rythme du film fait pourrait débat. Avec un long-métrage dépassant les deux heures, Eggers adopte une cadence lente, par moment contemplative, qui pourrait rebuter les spectateurs en quête d’un récit plus horrifique. Ce choix s’inscrit pourtant dans une volonté d’approfondir l’atmosphère et les enjeux psychologiques des personnages, tout en restant dans l’hommage aux films d’époque des montres classiques. Chaque plan est pensé pour prolonger le malaise et renforcer la tension. On se surprend parfois à scruter les ténèbres de l’image, à la recherche d’Orlok. Cependant, il est vrai que cette lenteur peut donner une impression de longueur, en particulier dans la seconde partie.
Avec Nosferatu, Robert Eggers signe un nouveau film audacieux qui pourrait se révéler polarisant. Il y réinvente un mythe tout en rendant hommage à l’original, tandis qu’on pourrait lui reprocher un certain épanchement purement visuel qui dilue le rythme. Si les fans purs d’horreur pourraient y trouver à redire, il faudra rappeler qu’il s’agit ici davantage d’épouvante. En creusant les thématiques du désir et de la domination, Eggers propose une œuvre plus exigeante, qui ne plaira certainement pas à tout le monde. Cependant, il est indéniable qu’il continue de jouer avec les limites du cinéma d’horreur et du fantastique, consolidant son statut d’excellent réalisateur.