J’ai toujours eu un faible pour Carmen Sandiego. Enfant, la jaquette me fascinait sur MegaDrive, et je n’ai jamais eu le cran d’acheter la cartouche pour traquer cette voleuse en chapeau rouge à travers les continents. Avec des titres comme « Where in Time is Carmen Sandiego? » ou « Where in the World is Carmen Sandiego? », il y avait une sacrée aura de mystère.

Les Origines d’une Voleuse Numérique

En 2025, Carmen revient sur avec un nouveau jeu inspiré de la série animée Netflix. Cette fois, on ne la pourchasse pas : on est Carmen. Ce virage audacieux m’a poussé à retracer le parcours de cette icône, née dans la lueur des écrans des années 80, qui ne cesse de se réinventer tout en restant fidèle à ses racines éducatives. Vous ne la connaissiez pas, n’est-ce pas ? Je vais me permettre une énorme parenthèse sur les origines de la série.

Carmen Sandiego n’a pas toujours été une star du jeu vidéo. En 1985, elle voit le jour chez Brøderbund, une petite boîte de logiciels où une équipe veut dépoussiérer les aventures textuelles comme Colossal Cave. Des programmeurs, dont Dane Bigham, collaborent avec les artistes Lauren Elliott et Gene Portwood – un ancien animateur Disney qui a travaillé sur La Belle au bois dormant – pour créer un concept original. Ils optent pour un jeu de chasse aux criminels basé sur la déduction façon jeu de plateau. Pour rendre l’expérience éducative sans être scolaire, chaque boîte inclut un volumineux almanach mondial, transformant les joueurs en géographes amateurs.

C’est là qu’intervient David Siefkin, un scénariste qui troquera bientôt le game design pour la diplomatie. Il imagine une galerie de méchants, mais un nom sort du lot : Carmen Sandiego, inspiré de la chanteuse brésilienne Carmen Miranda. La productrice Katherine Bird flaire le potentiel de ce nom, et le classique Where in the World is Carmen Sandiego? voit le jour.

Sorti sur Apple II, le jeu n’était pas censé être un titre “éducatif” – Brøderbund craignait que l’étiquette ne fasse fuir les joueurs. Mais les profs en ont décidé autrement. Les écoles du monde entier en font un succès discret, donnant naissance à des suites explorant la géographie des États-Unis, l’Europe, ou même le système solaire. À la fin des années 80, Carmen et son syndicat VILE (Ligue Internationale des Vilains) sont des noms familiers.

Ce qui me frappait dans ces premiers jeux que j’ai redécouvert ces derniers temps, c’était leur ambition. Ils ne se contentaient pas de t’apprendre que Lima était la capitale du Pérou, ils te donnaient l’impression d’être un détective, recoupant des indices sur les monnaies, les exportations ou les monuments. Pour un gamin des années 80, c’était fascinant. Ça nous montrait que les jeux pouvaient être malins, stylés et mettait en avant Carmen, une héroïne rare et mystérieuse dans un monde vidéoludique dominé majoritairement par les héros masculins.

Du Pixel à la Télévision

Au début des années 90, ses jeux sont un phénomène culturel, mais une enquête de National Geographic révélant que 25 % des Américains ne savaient pas localiser l’océan Pacifique sur une carte met le feu aux poudres. PBS y voit une opportunité d’enseigner la géographie tout en surfant sur la vague des jeux télévisés pour enfants. En s’appuyant sur le concept de Brøderbund, ils lancent Where in the World is Carmen Sandiego? en 1991, animé par Greg Lee. L’émission est un tourbillon d’énergie, avec des sketches animés mettant en scène les sbires de VILE et une Cheffe mémorable, incarnée par l’actrice Lynne Thigpen.

Thigpen est l’âme du show. Sa voix tonitruante, ses jeux de mots et sa présence imposante transforment la Cheffe, simple interface informatique dans les jeux, en icône culturelle. Elle prêtera plus tard sa voix aux remakes CD-ROM des jeux, scellant son héritage. L’émission cartonne, avec 296 épisodes, et sept Emmy Awards. Mais tout n’est pas rose. L’effondrement de l’URSS en 1991 rend la géographie de la première saison obsolète, forçant PBS à retirer des épisodes et à ajouter un avertissement sur “l’exactitude géographique à la date d’enregistrement”.

Après cinq saisons, PBS tente une suite, « Where in Time is Carmen Sandiego? », mais l’étincelle n’y est plus, et l’émission s’arrête après deux saisons. Cette ère montre néanmoins la polyvalence de Carmen. Elle n’est plus seulement une voleuse pixelisée, elle peut porter un empire cathodique, mêlant éducation et divertissement avec aisance. Pour les enfants qui regardaient dans les années 90, c’était la preuve que l’apprentissage pouvait être fun.

Une Plongée dans le Passé de Carmen

Les jeux originaux restaient vagues sur le passé de Carmen. Le manuel la décrivait comme une “ancienne espionne des services de renseignement de Monaco”, et basta. Ses motivations passaient après l’enseignement des capitales mondiales. Les émissions télé n’approfondissaient pas beaucoup, même si écouter ses appels révélait une cheffe cinglante, exaspérée par ses sbires incompétents. Ce n’est qu’avec la série animée Where on Earth Is Carmen Sandiego ? de 1994 que son personnage gagne en épaisseur.

Doublée par la légende Rita Moreno, cette Carmen est une ancienne détective d’ACME, orpheline formée pour devenir la meilleure à 17 ans. Lassée de capturer des criminels, elle fonde VILE et se tourne vers le crime, mais avec une nuance : elle suit un code moral strict, volant pour le frisson, pas pour l’appât du gain. La série équilibre éducation et narration, suivant les agents d’ACME Zack et Ivy dans leur chasse, parfois alliés à Carmen contre des méchants plus vils. Cette Carmen est complexe – mi-antagoniste, mi-héroïne – et pose les bases des interprétations futures.

Quand Brøderbund fait faillite en 1998, The Learning Company reprend les rênes, produisant des titres qui n’égalent jamais le charme des originaux. Un jeu Facebook de 2011, surfant sur la vague FarmVille, fait un flop, et les rumeurs d’un film live avec Sandra Bullock ou Jennifer Lopez s’évanouissent. Dans les années 2010, Carmen semble condamnée à l’oubli, vestige d’une époque révolue. Mais Netflix en décide autrement.

La Renaissance Netflix et une Nouvelle Carmen

En 2019, Netflix lance une nouvelle série animée Carmen Sandiego, avec Gina Rodriguez au doublage. Ce n’est pas la Carmen de mon enfance. Au lieu de fonder VILE, elle en est une déserteuse, formée dans leur “école du crime” avant de faire cavalier seul pour voler des trésors avant eux. Avec des alliés comme Player que l’on retrouve dans le jeu, elle est moins vilaine, plus héroïne – une voleuse noble avec une mission. Ce virage déconcerte, mais il fonctionne pour un nouveau public qui ne la connaît pas encore, mettant en avant son indépendance et sa boussole morale. Le style cel-shaded explose de couleurs, donnant à chaque épisode des airs d’aventure jouable.

Le succès de la série ouvre la voie à un jeu vidéo de 2025, disponible sur PC et consoles. Fini de traquer Carmen : ici, on enfile son manteau rouge pour déjouer les plans de VILE. C’est un pari osé, et en tant que grand curieux des jeux des années 90, j’y suis allé avec un mélange de nostalgie et de curiosité. Ce titre capture-t-il la magie et le mystère d’antan, ou n’est-il qu’un coup marketing surfant sur Netflix ?

Puzzles, Indices et une Touche de Furtivité

Le jeu Carmen Sandiego de 2025 vous met dans la peau de la voleuse, chargée d’arrêter les larcins mondiaux de VILE. Le principe est familier : collecter des indices, identifier les suspects et localiser leur position. Mais au lieu de pourchasser Carmen, vous êtes dans ses bottes, utilisant ses gadgets d’espionne et son astuce pour déjouer ses anciens complices. Le jeu se divise en deux modes : une campagne narrative avec des missions épisodiques et un mode “infini” pour des scénarios aléatoires. Les deux reposent sur la gestion du temps, vous donnant un nombre de jours pour coincer un voleur avant qu’il ne s’échappe.

La collecte d’indices est au cœur de l’expérience. Vous voyagez de ville en ville, interrogeant les locaux et analysant des preuves comme des codes, les monnaies ou les exportations culturelles. Par exemple, un indice sur un pays spécialisé dans les paniers tressés peut pointer vers une nation précise, mais il faudra le recouper pour ne pas perdre de temps sur une mauvaise destination.

Les indices sur les suspects sont tout aussi malins, décrivant des traits comme la main dominante ou des peurs étranges (disons, une phobie du dentiste). Avec un traqueur de suspects, vous filtrez une liste de malfaiteurs pour démasquer le coupable. C’est gratifiant, comme résoudre un mystère de Scooby-Doo, et ça vous apprend discrètement la géographie et les cultures.

Les puzzles sont le point fort du jeu. Des jeux de logique aux défis avec des gadgets d’espion, ils sont variés et corsés, exigeant de la créativité. Un instant, vous décodez un message avec la tech de Carmen, l’instant d’après, vous alignez des symboles pour ouvrir un coffre. Ces sections sont chouettes, surtout pour les amateurs de puzzles, et s’intègrent parfaitement à l’histoire. Le mode campagne ajoute du cachet, vous laissant explorer de petits environnements 3D – un marché animé ou une ruelle sombre – où vous résolvez des énigmes ou collectez des indices pour remplir une encyclopédie de faits mondiaux.

Les phases de furtivité et d’action, en revanche, déçoivent. Le jeu aguiche avec des moments palpitants – deltaplane, vol à la tire, grappin – mais ils sont cantonnés à des mini-jeux isolés. La furtivité se résume à maintenir un bouton pour passer des gardes, sans vraie conséquence en cas d’échec. Les sections de vol à la tire et de grappin reposent sur des inputs chronométrés, évoquant plus des QTE que du gameplay dynamique. Les déplacements libres en 3D se limitent à des zones minuscules, et il n’y a pas de combat au corps-à-corps, malgré les bagarres occasionnelles de la série animée. Quand Carmen neutralise un ennemi, c’est relégué à du texte ou des cutscenes hors écran, ce qui semble une occasion manquée pour une héroïne aussi stylée.

Le système des “Dossiers ACME”, où vous faites des choix de dialogue ou résolvez des puzzles pour avancer, semble greffé à la va-vite. Censé simuler un travail de détective, il repose surtout sur du texte avec des puzzles occasionnels, manquant du polish du gameplay principal. Pire, le jeu bloque la progression avec des points d’expérience (XP). Si vous n’en avez pas assez pour débloquer les niveaux suivants, vous devez rejouer d’anciennes missions, qui deviennent vite répétitives. Ces missions manquent de rejouabilité, les indices et résultats variant peu, rendant l’effort artificiel.

Visuellement, le jeu cloue l’esthétique de la série Netflix. Son style cel-shaded reproduit le look du dessin animé, avec des animations fluides et des couleurs qui claquent.

Les dialogues opte trop souvent pour des mots isolés suivis de sous-titres, une économie qui nuit à l’ambiance. Quand les acteurs ont de l’espace, leurs performances rehaussent les rebondissements de l’histoire, mais ces moments sont rares. La bande-son, en revanche, est un régal, mêlant des sons propres des films d’espionnage à des touches cartoon. C’est le genre de musique qui vous donne l’impression d’être dans un film de casse, même quand vous triez des listes de suspects.

Mais Carmen Sandiego honnore son engagement éducatif, un fil rouge dans toute l’histoire de la licence. Comme les jeux des années 80, il enseigne sans sermonner. Les indices sur les langues, les gouvernements ou les artefacts culturels s’insinuent dans votre esprit pendant que vous jouez, et les filtres du traqueur de suspects – couvrant hobbies ou phobies – vous poussent à réfléchir. Les informations distillées suffisent, et c’est une façon astucieuse d’encourager l’apprentissage, même si le jeu ne rend pas toujours ses ressources évidentes.

Pour les enfants, c’est une mine d’or. Les puzzles stimulent sans frustrer, et le système d’indices développe la déduction. En jouant avec mes propres gosses, j’ai vu leurs yeux s’illuminer en reliant un indice sur une monnaie à la bonne destination. Pour les adultes, cependant, la simplicité peut lasser. Le côté assisté des phases de furtivité et d’action, et l’absence de combat ou d’exploration en monde ouvert rend moins dynamique que les aventures des jeux adultes, mais ils ne sont pas la cible. Les développeurs ont clairement privilégié les jeunes joueurs, sans doute sous l’impulsion de Netflix, ce qui risque de décevoir les Millennials en quête d’une expérience plus consistante et qui retrouvent enfin un jeu de la licence.

J’ai quand même ressenti une bouffée de nostalgie en lançant ce jeu. La chasse aux indices, les voyages mondiaux, tout y est, dans un écrin moderne. Mais incarner Carmen, inspiré par la série Netflix, change l’ambiance. Au lieu d’être un détective d’ACME, vous êtes la voleuse, c’est une approche fraîche, et les rebondissements de l’histoire – sans rien dévoiler – donnent un peu de relief aux motivations de Carmen.

Le mode campagne promet d’autres épisodes, certains marqués “à venir”, suggérant une certaine longévité. Le mode infini offre de la rejouabilité, mais ses cas aléatoires manquent de la narration des missions scénarisées. Si vous êtes parent, c’est un bon choix pour initier vos enfants à la géographie et à la réflexion, comme les jeux d’antan l’ont fait pour nous.

Le parcours de Carmen Sandiego, de l’Apple II de 1985 à 2025, témoigne de son incroyable longévité. D’une vilaine pixelisée, elle est devenue une héroïne, éduquant des générations tout en nous tenant en haleine avec ses larcins. Le nouveau jeu perpétue cet esprit éducatif, avec des puzzles et des indices qui éveillent la curiosité. Ses visuels et sa musique sont irréprochables, mais son orientation enfantine, ses phases d’action superficielles et sa progression laborieuse l’empêchent de véritablement briller.

Carmen Sandiego


SupportsPC, PS4, PS5; XBox One, XBox Series, Switch
GenreAventure
Date de sortie04 mars 2025
ÉditeurGameloft
DéveloppeurGameloft
MultiNon


  • Le système de puzzles pousse à user des gadgets de Carmen avec créativité.
  • La collecte d’indices et le traqueur de suspects sont gratifiants, enseignant géographie et déduction de manière naturelle.
  • Les visuels cel-shaded et la bande-son d’espionnage
  • L’histoire de la campagne.
  • Les phases de furtivité et d’action sont réduites à des mini-jeux sans enjeu.
  • Le système d’XP allongea le jeu de façon artificielle.
  • Le doublage est sous-exploité.
  • Le jeu vise clairement les enfants, ce qui peut frustrer les fans adultes attendant une aventure plus étoffée.

Carmen Sandiego

Titiks

L’avis de Titiks sur PS5

En bref

Si vous avez des enfants, foncez. C’est une façon amusante et intelligente d’apprendre, comme les jeux qui nous ont marqués il y a des décennies. Pour les adultes seuls, c’est une escapade dans le passé qui risque de ne pas combler toutes leurs attentes. Quoi qu’il en soit, Carmen est toujours là, nous défiant de la suivre – et peut-être d’apprendre quelque chose en chemin.

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