Il est tard et mes enfants sont au lit quand je lance Bad Cheese sur ma console. Ce soir, je voulais quelque chose de plus léger. J’ai été acceuilli par l’ambiance monochrome propre aux vieux cartoons, mais très oppressante, teintée d’une étrange mélancolie. Je ne venais pas de mettre les pieds dans un jeu d’horreur. Non, Bad Cheese se révèle bien plus complexe, une expérience qui mêle l’innocence et l’adaptabilité d’un regard d’enfant à la brutalité d’un foyer dysfonctionnel.
Une immersion immédiate, sans détour
Je ne sais pas si c’est parce que ça a fait écho à quelque chose en moi, mais Bad Cheese m’a profondément déprimé. Vous voici, projetés dans une maison où chaque objet, chaque tâche, chaque ombre raconte une histoire. Mais attention, cette histoire n’est pas pour tout le monde, même si elle sent le vécu à de trop nombreux moments. Si vous cherchez le frisson facile du jumpcscare, vous en aurez un peu, ou un simple pastiche horrifique, passez votre chemin. Bad Cheese demande de l’attention, de la lecture et de la patience, et un certain courage pour affronter ses thèmatiques lourds. Alors, prenons une grande inspiration et plongeons dans ce monde étrange, où Steamboat Willie rencontre des cauchemars bien trop humains.


Dès que le jeu commence, on se retrouve dans la peau d’un enfant, seul dans une maison bien trop sombre et silencieuse. Pas de cinématique d’introduction, pas de texte explicatif pour me tenir la main. La porte d’entrée est close, votre mère absente, et une liste de corvées vous attend sur un ton chaleureux qui ne cadere pas avec le décor. L’atmosphère est pesante, presque étouffante, mais il y a quelque chose de familier dans cette routine. Même dans cette sombre demeure, les tâches semblent banales au premier abord : ramasser des chaussettes, préparer le dîner, nettoyer. Mais très vite, tout se tord. Cette maison n’est pas le refuge qu’elle devrait être pour tout enfant. Elle est un théâtre d’ombres malfaisante, où chaque coin cache une menace diffuse, où chaque objet du quotidien devient une arme ou un symbole. Ce n’est pas un hasard si le jeu choisit de nous plonger directement dans l’action.

L’absence d’introduction reflète la réalité d’un enfant qui n’a pas le luxe de contextualiser sa peur : il la vit, tout simplement. Et il s’adapte.

Le cœur narratif de Bad Cheese repose sur une métaphore puissante. À travers les yeux de cet enfant, nous voyons un monde où la peur et l’imagination se mêlent pour survivre à un père abusif et à une mère qui détourne le regard. Sa colère, son alcoolisme, son emprise psychologique imprègnent chaque recoin de la maison, et les notes faussement chaleureuse de la « Mamounette » ne font que renforcer le sentiment d’abandon. Ce n’est pas une horreur surnaturelle classique, avec des fantômes ou des monstres sortis de nulle part. Ici, le monstre est bien réel, et il porte un visage familier.

Chaque tâche, chaque interaction devient une lutte pour apaiser une figure paternelle imprévisible dont on veut éviter à tout prix la colère. Et pourtant, l’enfant que nous incarnons s’accroche à une façade de normalité, à un sourire forcé, à des rationalisations innocente pour donner un sens à ce chaos. Cette perspective, à la fois naïve et déchirante, m’a marqué bien plus que je ne l’attendais.

Le gameplay de Bad Cheese reflète cette dualité entre innocence et menace. En première personne, on se déplace librement dans les zones de la maison, avec un bouton pour interagir, un autre pour sauter, et la gâchette pour courir – même si, je l’avoue, j’ai découvert ce dernier instinctivement au moment où j’en ai eu besoin, le jeu oubliant de me l’indiquer. Les corvées se transforment en petits puzzles, où les outils du quotidien prennent une tournure inattendue. Un aspirateur aspire aussi bien la crasse que les cadavres d’araignées, un autre devient une arme projetant des chaussettes à travers la pièce, un pistolet à pommes de terre sert à préparer un repas ou à activer des mécanismes… plus déchirant, même les larmes, symbole ultime de la détresse, se muent en un mécanisme de jeu fonctionnel. Cette créativité m’a fasciné : elle illustre comment un enfant, face à l’adversité, transforme la réalité en un terrain de jeu pour survivre.


Mais cette inventivité a ses limites. Les mécaniques de tir, qu’il s’agisse de chaussettes ou de pommes de terre, manquent de punch. Les projectiles semblent flotter un peu, sans véritable impact, ce qui casse un peu les rares phases d’action. Les quelques séquences de plateforme, où il faut sauter avec précision, m’ont aussi frustré. Un saut mal calculé, et c’est la chute, brisant le rythme du jeu. Ces défauts ne m’ont pas plus perturbé que ça, mais dans un titre aussi court – environ deux heures pour une première partie – ils se remarquent d’autant plus. Heureusement, le jeu compense par quelques phases terrifiantes de furtivité où l’on doit se cacher des figures grotesques qui hantent la maison. Ces séquences, tendues et oppressantes, utilisent la même logique ludique que les puzzles, mais avec une vraie menace palpable.

Pour ceux d’entre nous qui aiment fouiller, Bad Cheese propose quelques objets à collectionner, des aliments cachés dans les recoins de la maison. À la fin de chaque partie, un écran récapitulatif montre ce que l’on a trouvé… et ce que l’on a manqué. Cette petite touche pousse à la rejouabilité sans la pousser outre mesure. Deux heures, c’est court, mais ces heures sont denses, intenses, sans remplissage inutile. Chaque scène, chaque interaction pousse l’histoire plus loin, nous entraînant d’un moment dérangeant à un autre.
Une direction artistique au-delà du pastiche
Visuellement, Bad Cheese est un petit bijou. Le jeu adopte un style monochrome inspiré des cartoons des années 1920 façon Steamboat Willie (qui nous fait par ailleurs un petit caméo, c’est libre de droit aujourd’hui). Les animations, dessinées à la main, captent l’exagération et la fluidité des vieux dessins animés, avec juste ce qu’il faut d’imperfections pour leur donner une âme. Les personnages, à première vue, pourraient passer pour de simples parodies de mascottes Disney. Mais au fil du jeu, ils se révèlent être bien plus : des souvenirs d’enfance déformés, des figures normalement rassurantes transformées en cauchemars. On est sur une réinterprétation, qui évoque à la fois la nostalgie et l’horreur.

Un bémol, cependant : le jeu est sombre. Très sombre. Techniquement parlant je veux dire. En jouant sur PS5, j’ai dû couper les lampes et parfois augmenter un peu la luminosité pour discerner certains détails. Les ombres épaisses et filtres graphiques, presque tangibles, renforcent l’oppression, mais elles peuvent gêner ceux d’entre nous qui préfèrent une lisibilité claire. Cela dit, ce choix visuel s’intègre parfaitement à l’ambiance. Les ténèbres ne sont pas qu’un effet esthétique, mais incarnent la peur, l’incertitude, la menace constante qui plane sur la maison.

La musique, avec ses mélodies guillerettes et répétitives, évoque les courts-métrages animés d’antan. Mais sous cette façade joyeuse, l’ambiance sonore instille un malaise constant. Les grincements des planchers, les bruits étouffés au loin, un grésillement à peine audible – tout cela crée une tension qui ne nous lâche jamais. Le doublage, pour un jeu indépendant, impressionne vraiment par sa justesse. La voix du père, lourde de menace, contraste avec le ton forcé et faussement enjoué de l’enfant et de la mère. Même les personnages secondaires, bien que rares, sonnent juste. Un filtre rétro appliqué aux voix renforce l’immersion, liant l’audio au style visuel avec une cohérence remarquable.

Ce qui distingue Bad Cheese des innombrables jeux d’horreur indépendants, c’est sa capacité à tisser sa métaphore autour de l’enfance et du trauma. Les personnages grotesques, les objets du quotidien transformés en armes molles, les moments de joie qui virent au cauchemar – tout cela reflète la psyché d’un enfant confronté à la violence domestique. Le jeu ne se contente pas de choquer, il explore, avec une surprenante délicatesse, comment un jeune esprit rationalise la peur et la douleur avec un enhhousiasme aussi innocent que forcé. Les moments où l’enfant se force à sourire, où il transforme une corvée en jeu, m’ont rappelé à quel point l’imagination peut être une bouée de sauvetage autant qu’une prison.

Vous aurez compris que Bad Cheese n’est pas pour tout le monde. Ses thèmes – l’abus, la manipulation, la perte d’innocence – sont lourds, parfois trop proches de la réalité pour certains d’entre nous. Un avertissement est nécessaire : ce jeu peut réveiller des souvenirs douloureux. Pourtant, c’est précisément là qu’il est redoutablement efficace. Il ne cherche pas le frisson facile ou le jump scare gratuit. Il s’enfonce dans une horreur psychologique, celle qui reste avec nous bien après avoir posé la manette.

Bad Cheese m’a surpris. En lançant ce jeu, je m’attendais à un énième clone horrifique surfant sur la vague du domaine public de Mickey Mouse. Ce que j’ai découvert, c’est une œuvre personnelle qui utilise son esthétique rétro pour raconter une histoire profondément humaine. Oui, les contrôles sont parfois maladroits, et l’obscurité peut frustrer. Mais ces défauts pâlissent face à l’impact émotionnel du titre. En deux heures, il m’a fait rire, atteint, fait frissonner et réfléchir à la manière dont l’enfance peut être à la fois un refuge et un cauchemar.

Si vous cherchez un jeu qui sort des sentiers battus, qui ose aborder des thèmes difficiles avec une sensibilité inattendue, Bad Cheese mérite votre attention.
Bad Cheese
| Supports | PC, PS5, XBox Series, Switch |
| Genre | Horreur |
| Date de sortie | 01 septembre 2025 |
| Éditeur | Feardemic |
| Développeur | Simon Lukasik |
| Multi | Non |

Dans Bad Cheese, même les larmes d’un innocent deviennent une arme.
On a aimé
- Une direction artistique sublime, qui réinvente le style des cartoons des années 1920 avec une touche horrifique.
- Une narration métaphorique, puissante et émouvante, qui explore des thèmes complexes sans tomber dans le cliché.
- Un gameplay créatif, transformant des objets du quotidien en outils de survie.
- Une ambiance sonore immersive, avec un doublage convaincant et des effets qui renforcent l’oppression.
- Une durée courte mais dense, sans remplissage superflu.
On a moins aimé
- Les mécaniques de tir manquent d’impact, rendant certains puzzles moins satisfaisants.
- Les séquences de plateforme, rares mais maladroites, cassent le rythme.
- Une interface qui omet des indications clés, comme la touche pour courir.
- Une lisibilité visuelle parfois compromise par l’obscurité excessive.
Bad Cheese
Titiks

En bref
Bad Cheese n’est pas un jeu parfait, mais c’est une expérience qui reste en tête, qui gratte là où ça fait mal, et qui prouve que même dans un genre saturé, une petite équipe peut encore nous surprendre.
À propos de l’auteur
Titiks
Quadra assumé, daron de 3 apprenties gameuses, fan de tout ce qui est capable de raconter une bonne histoire. Touche-à-tout, mais surtout de bonnes aventures qui savent surprendre, et dévoué à l’univers console depuis que Sega était plus fort que tout, vous me verrez bien plus souvent connecté à la nuit tombée #2AMFather.